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Taoïsme et physique quantique

Taoïsme et physique quantique

Par Fabrice Jordan

August 16, 2018


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Taoïsme et physique quantique

Par Fabrice Jordan

August 16, 2018


Taoïsme et physique quantique

Et si Lao Zi était magicien ?

Les premiers chapitres des Classiques chinois sont fondamentaux.

Très souvent, ils instillent dès le départ la substantifique moelle de tout l’ouvrage qui va suivre. De ce fait, il est très important de les lire en gardant à l’esprit plusieurs choses.

Premièrement, quand on cherche à traduire, la langue d’origine contient des concepts qui vont demander à la langue d’arrivée une sorte d’explosion de ses cadres sémantiques habituels, nécessaire pour accueillir les « informations » contenues dans la culture source. Parfois, la langue de traduction devra inventer des néologismes pour répondre à cet impératif.

Deuxièmement, il faut se souvenir de l’époque durant laquelle a été écrit le Classique, car certaines clés de lecture ne peuvent se trouver qu’en nous mettant dans les « conditions initiales » qui étaient présentes lors de l'écriture.

Souvenons nous qu’une révolution majeure a eu lieu dans le champ des idées avec l’avènement des Lumières et de la rationalité subséquente. Lire un texte datant de 2500 ans, issu d’une période où la pensée magique était la norme, avec une clé de lecture purement rationnelle (que nous utilisons sans la voir, comme le poisson ne voit plus l’eau dans laquelle il nage) nous fait perdre de précieuses informations. Cette clé inadaptée nous coupe, entre autres, de l’aspect pratique et pragmatique parfois caché derrière le texte.

Mais une des conséquences les plus importantes de la rationalité est l’apparition du « tiers exclu ». Une proposition peut être A, ou B, mais ne peut pas être les deux à la fois. Cette pensée dichotomique est le propre de la pensée indo-européenne, mais elle n’avait pas cours en Chine à l’époque de l’écriture du Dao De Jing.

Prenons comme exemple le début du premier chapitre du Dao De Jing connu de tous.

道(dào)可( kě)道( dào), 非( fēi)常( cháng)道( dào)
名(míng)可( kě)名( míng), 非( fēi)常( cháng)名( míng)

Voici deux traductions courantes, la première de Jullien : 
« La voie qui peut être exprimée par la parole n'est pas la Voie éternelle ; le nom qui peut être nommé n'est pas le Nom éternel. »

La deuxième de Jean Levi : 
« La Voie qui a voix n’est pas la vraie Voie ; le Nom qui donne nom n’est pas le vrai Nom. »

Le but n’est pas ici de nous lancer dans de savantes discussions sinologiques. Comme on le voit, les traductions peuvent différer, parfois même beaucoup. Cependant, le début du texte est compris de manière quasi unanime en occident sous cette forme-ci : le Tao que l’on peut nommer n’est pas le vrai Tao, le nom qu’on lui donne ne sera jamais tout à fait juste.

Si j’en parle, c’est que cette manière de voir a de lourdes conséquences. Une des conclusions fréquentes de cette lecture est la suivante : il ne sert à rien de parler du Tao, étant donné que de toute façon ce sera faux. De là, découlent certaines considérations quasi obligatoires : le silence est plus valorisé que la parole ; celui qui parle perd du temps et de l’énergie (au mieux) ou étale des connaissances qui sont de toute façon fausses pour faire son intéressant (au pire).

Conséquence plus fâcheuse, on voit apparaître la naissance d’une dichotomie insidieuse : le silence est valorisé par rapport à la parole. Comme le silence est une « non action » et la parole une « action », il s’en suit que la non action devient plus valorisée que l’action. Et comme c’est le vieux Lao Zi qui l’a dit, allez-donc le contredire, vous, vague créature moderne et même pas chinoise.

Cette interprétation, et il faut ici souligner douze fois le mot « interprétation » entraîne d’infinies discussions dans les groupes taoïstes et au-delà, dans les groupes spirituels ou new-age, entre partisans du « il n’y rien à faire » dont les déclinaisons peuvent se décrire comme suit : « il faut suivre son cœur », « il faut simplement écouter son maître intérieur », « tout est déjà dans la nature », « la vie nous enseigne » et ceux qui prônent qu’il faut une méthode, un transmetteur, une lignée, une pratique éprouvée (une forme et un « faire »). 
Heureusement, si on lit bien la suite du chapitre (trad. Levi) : « Sans nom, origine du monde ; ayant nom, mère de toute chose. Toujours le non-vouloir m’ouvre le caché. Et toujours le vouloir m’ouvre ses entours. Deux modes d’être surgis du même fond, noms différents d’un même objet. Mystère des mystères, porte de mille merveilles », on se rend de suite compte que Lao Zi est inclusif et qu’il insiste sur la co-existence de deux niveaux de réalités dont aucun n’a pré-éminence sur l’autre.

Cela semble évident, mais étonnamment, le mal est déjà fait après l’interprétation des deux premières phrases et tout le reste du chapitre ne suffit pas à rendre évident l’esprit intégratif qui va régner sur tout le livre.

Ici, il me semble qu’un passage par le dilemme qui a longtemps agité le monde de la physique peut être intéressant en tant qu’analogie. Par ailleurs, il peut nous aider à comprendre tout à fait différemment le sens de ces deux premières phrases, les rendant alors cohérentes, dans l’interprétation, avec la suite du chapitre.

Précisons qu’il ne s’agit pas ici de donner un cours de physique. J’en serais de toute façon bien incapable. Mais on peut néanmoins s’inspirer de quelques problèmes qui ont été rencontrés dans ce milieu.

Exposons les choses simplement : la physique cherche à décrire le réel et le fonctionnement des « choses ». Jusqu’à l’avènement de la physique quantique, tout allait relativement bien, même si les lois de la relativité avaient déjà fait trembler les paradigmes en cours jusqu’alors. Cependant, celles-ci n’avaient pas touché à la substantifique moelle de la vision du monde : toutes les théories physiques servaient à décrire « quelque chose », un objet réel ondulatoire ou corpusculaire.

Par ailleurs, joyeuse conséquence de ces données, le déterminisme : il suffit de connaître les conditions initiales d’un système pour prédire ce qui va en advenir (bien entendu, on ne peut jamais les connaître toutes, mais cela rassure de savoir que si on les connaissait, alors on pourrait prédire tous les états futurs du système).

Pour dire les choses encore plus simplement, la physique « classique » décrivait un monde tangible, réel, existant indépendamment du fait qu’il soit observé ou pas. Tout le monde semblait satisfait avec ça et le « sens commun », « le bon sens » étaient en accord avec cette description du réel.

Et là, badababoum, déboule la physique quantique : ses théories, extrêmement solides pour décrire le comportement des particules élémentaires (aucune expérience n’a pu mettre à mal ses prédictions à l’heure actuelle) imposent une description du réel totalement inédite et très difficilement acceptable par les physiciens classiques de l’époque.

Très succinctement, voici ce qu’elle dit : à l’échelle de l’infiniment petit, le « réel » est probabiliste, étalé, non local. Le déterminisme est explosé. Qu’est-ce qui le rend tout à coup localisé et corpusculaire (lui donne une forme d’objet) ? La mesure. C’est-à-dire l’interaction entre l’instrument de mesure et le réel lui-même. Dit autrement (les puristes me pardonneront ici de me mouiller un peu) : tant qu’une conscience ne prend pas connaissance de ce réel, il n’existe pas sous la forme avec laquelle il nous apparaîtra dès que nous en aurons pris conscience.

Je ne m’étends pas ici sur les vertiges occasionnés par l’approfondissement de cette prise de conscience-ci, qui sont en réalité magistraux. Citons-en un seul, tiré d’une des théories à la mode aujourd’hui, la théorie des cordes : le monde pourrait bien n’être le fruit que d’un seul type de « corde », une sorte de spirale d’énergie enroulée sur elle-même, mais vibrant à des fréquences potentiellement infinies, dont chacune fait apparaître une autre modalité du « réel ». En d’autres termes, une seule corde qui « chante » le monde. Une seule « entité », « démiurge », qui fait vibrer le monde et le fait apparaître. Ca ne vous rappelle rien ? « Et au commencement fut le Verbe »…

Evidemment, tollé, indignation, scandale. Je vous passe ici les débats ayant agité la communauté scientifique. Néanmoins, il faut souligner une chose importante : le comportement quantique cesse d’être quantique à l’échelle macroscopique. Cette dernière phrase est fondamentale. Il se trouve que le Dao a voulu qu’à un moment donné, il y ait « réduction du paquet d’ondes » pour que la réalité apparaisse à notre niveau comme tangible, solide et « réelle ». Pourquoi est-ce comme ça ? Eh bien personne ne le sait. Mais c’est comme ça.

Ces deux réalités sont donc co-existantes et d’une certaine manière, tout aussi réelles l’une que l’autre.

A mon sens, les gens du milieu spirituel gagneraient beaucoup à en prendre conscience, car la nature, le Dao, Dieu ou ce que l’on veut semble résolument intégratif, et dans tous les cas, le Dao semble avoir trouvé marrant d’agencer les choses ainsi plutôt qu’autrement.

Il s’en suit la conséquence suivante : nous sommes des êtres humains, vivant dans un monde macroscopique dans lequel certaines lois sont valables à notre échelle : nous pouvons bien nommer ce réel « relatif », si ça nous chante, mais il n’en reste pas moins qu’il existe. S’il faut nous en convaincre, il suffit de nous jeter contre le mur le plus proche en nous déclarant « tout vacuité » et en sachant qu’il en va de même pour le mur en question au niveau le plus fondamental. Il n’en reste pas moins qu’on va se ramasser le mur méchamment. 
Dès lors, il est nettement plus intelligent de chercher à comprendre le réel sans négliger ses différentes dimensions et sans rejeter aucune d’elles.

Revenons maintenant à nos deux premières phrases et relisons-les à la lueur des éléments ci-dessus :

« Le Tao que l’on nomme Tao n’est pas le vrai Tao, Le Nom qu’on lui donne n’est pas son vrai Nom ».

Cela ne vous évoque-t-il pas immédiatement ces deux niveaux de réalité co-existants ? Le Tao que l’on voit (peu importe lequel), c’est-à-dire ce qui se dessine sous nos yeux, ce qui est en chemin, en train de se donner à voir, n’est pas toute la réalité. Sous le jeu des apparences, existe autre chose. Ce qu’on nomme « untel », n’est qu’une apparence de « untel », mais pas toute la réalité de « untel ».

Voilà une des interprétations que je propose. Cela ne veut pas dire que les autres sont fausses, pas du tout. Elles sont souvent vraies (de manière relative) en même temps. Mais l’interprétation proposée ici a plusieurs conséquences intéressantes : d’une part elle ne méprise aucune partie de la réalité : ce qui nous apparaît de manière sensible doit être autant respecté que le pressentiment de ce qui se trouve en deça, voire parfois la sensation de ce qui se trouve en deça.

D’autre part, elle a l’avantage de nous enjoindre de regarder la réalité AUTOUR DE NOUS avec un regard frais et neuf. Cela nous aide à développer, avec le temps, un regard plus vaste, plus ouvert sur le monde et à développer en même temps une sorte de sensibilité à un « réel augmenté » (pas celui de Google) qui fait changer profondément la cognition avec le temps.

Relevons aussi qu’il y a une sorte d’émerveillement à nous rendre compte qu’un tel chapitre, écrit il y a 2500 ans, puisse être aussi puissamment contemporain. Si j’étais scientifique, je me pencherais avec sérieux sur les pratiques et enseignements qui ont pu faire naître de telles intuitions poétiques sur le réel il y a si longtemps.

En passant, je parie pour ma part que ces pratiques n’étaient pas uniquement méditatives et apophatiques. Dans un monde où la magie était très présente et où les savoirs n’étaient pas encore fragmentés, je serais pour ma part très prudent avant de faire de Lao Zi le chef de file d’un pseudo « taoïsme philosophique ». Je suis persuadé que Lao Zi, ou les personnes ayant écrits sous cette appellation, étaient versés dans de nombreux arts de l’époque, dont les arts du « mystère », le Xuan Xue. Pour une raison toute simple et pragmatique : ces arts requièrent un rapport intime à certains objets liés à la pratique qui révèlent, au fil du temps, une sorte de « présence ». Une réalité alternative en d’autres termes, qui peut se révéler non locale et faire preuve de non-séparabilité. En tous les cas, qui interrogent sur le « Dao que l’on nomme Dao mais qui se révèle être autre chose ».

Finalement, forme et non forme, au contraire de travailler l’un contre l’autre, travaillent main dans la main. Le tout est d’en avoir conscience et de ne pas faire de confusion entre les niveaux. Parfois verbaliser (baliser par le verbe comme dit Etienne Klein) a du bon : il permet de poser des balises entre lesquelles nous pouvons explorer et qui donnent une direction de recherche, tout en laissant de la latitude. Parfois, le silence est nécessaire pour la sédimentation et l’approfondissement.

Au fond, Lao Zi semble plus vouloir nous enseigner le sens du juste rythme, des cadences, du jeu entre forme et non forme, qu’à choisir entre elles ou à prendre parti pour une ou l’autre. Pour prendre un exemple tout simple : on peut aimer quelqu’un en silence et lui envoyer toute sortes d’ondes de bienveillance en méditation. Il s’agit d’une forme d’amour par le vide et le non agir. Pourtant, on peut aussi offrir des fleurs, ou faire un geste concret pour appuyer l’intention. Lui donner « forme », une couleur, une odeur. Les deux aspects sont-ils contradictoires ? Pas du tout, ils sont synergiques et intuitivement, nous le savons tous.

Nous avons donc de la chance ! Entre agir et non agir, pas besoin de choisir ! (oui, je sais, mais j’ai pas pu m’en empêcher).

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